Une amie (de mon ancienne vie de salariée, qui me semble aujourd’hui bien loin) m’a contactée pour écrire le récit de sa mère, Pierrette. Elle ressentait un besoin profond de fixer par écrit le parcours hors du commun de celle à qui elle devait la vie.
Un destin entre trois terres
Âgée de 85 ans, Pierrette vit en région parisienne. C’est donc chez mon amie que nous nous sommes retrouvées chaque jour durant une semaine. Signe qu’elle prenait ce projet très à cœur, Pierrette avait préparé des notes précises pour ne rien oublier. Nos échanges furent joyeux et d’une grande intensité.
L’odyssée d’une femme déterminée
J’ai découvert avec étonnement le parcours de cette famille martiniquaise contrainte de quitter son île pour le Maroc, pour raisons de santé, avant de rejoindre Paris au moment des conflits pour l’indépendance.
J’imaginais cette jeune femme noire, seule au milieu d’écoliers blancs, poursuivant inlassablement sa quête de reconnaissance jusqu’aux bancs de l’École Normale. J’ai ressenti sa fierté d’avoir réussi professionnellement en devenant professeure de mathématiques et de sciences physiques. J’ai admiré son dynamisme à travers ses multiples engagements associatifs.
Les fêlures du passé
Mais au fil de nos séances, j’ai aussi perçu sa douleur. Celle de se sentir, avec l’âge, de plus en plus seule, loin de ses enfants et petits-enfants. Quelques larmes ont parfois émaillé nos rencontres à l’évocation de ce qu’elle considère, avec une grande dureté envers elle-même, comme le « ratage de sa vie de femme ».
Lorsque j’ai remis le manuscrit à Pierrette pour validation, elle a ressenti le besoin de réécrire certains passages « pour ne heurter personne ». J’ai bien sûr respecté son souhait : c’était le seul moyen pour elle de se réapproprier son histoire. Cette démarche a semblé l’apaiser et lui redonner confiance. Elle reprenait le contrôle sur son passé. Pour moi, il est crucial que la personne accompagnée se sente libre, entendue et pleinement considérée.
La complexité du miroir
Je n’ai malheureusement pas pu remettre le livre à Pierrette en personne. C’est sa fille qui a distribué les exemplaires de l’ouvrage lors de Noël 2025. Si la famille a été ravie par cette lecture « agréable et pleine d’humour », pour Pierrette, l’expérience fut différente et plus violente.
Voir sa vie ainsi figée sur le papier a réveillé chez elle un sentiment d’échec qu’elle ne pouvait accepter. Dans sa douleur, elle m’a associée à ce ressenti difficile. C’est aussi cela, le métier de biographe : toucher à l’intime est un acte puissant qui peut parfois s’avérer bouleversant, au-delà de ce que l’on imagine. J’espère que le temps, par sa lente action, saura apaiser les choses.
« Toucher à l’intime est un acte puissant qui nous rappelle que, derrière chaque livre, bat un cœur dont nous devons rester les gardiens bienveillants. »
